Que savons-nous réellement des femmes du Néolithique ?

Pendant longtemps, les récits consacrés à ces sociétés ont surtout mis en avant les figures masculines, les armes ou la chasse. Les femmes apparaissaient souvent en arrière-plan, simplement associées à des rôles considérés comme « naturels » liés à la fécondité.

Aujourd’hui, l’évolution des méthodes de recherches et le renouvellement des approches archéologiques permettent de porter un regard différent sur les sociétés néolithiques (- 6 000 à - 2 000 ans). Analyses génétiques, études isotopiques, anthropologie biologique ou encore archéologie du genre offrent désormais de nouveaux outils pour mieux comprendre la place occupée par les femmes dans ces communautés anciennes.

 

Représenter le féminin au Néolithique

©D. Bossut

Des silhouettes stylisées

La statuette de Villers-Carbonnel constitue un témoignage remarquable des représentations féminines au Néolithique. Comme d’autres figurations anthropomorphes découvertes en Europe, elle présente des formes simplifiées mais volontairement accentuées : poitrine marquée, ventre arrondi, hanches développées. À l’inverse, le visage ou certains détails anatomiques sont peu représentés, voire absents. Ces choix témoignent probablement d’une intention particulière mais leur signification exacte demeure difficile à établir.

Des interprétations longtemps dominées par la fécondité

Durant de nombreuses années, les archéologues ont interprété ces figurations féminines comme des représentations liées à la fertilité ou à des cultes de la « déesse-mère ». Cette lecture reposait notamment sur la mise en valeur du ventre, des seins ou des hanches, associés à la maternité et à la reproduction. Aujourd’hui, ces interprétations sont largement nuancées.
Les objets archéologiques ne parlent pas d’eux-mêmes. Leur signification dépend du contexte dans lequel ils sont découverts, de leur association avec d’autres vestiges et des comparaisons possibles avec d’autres sites. Ces figures peuvent ainsi relever de dimensions symboliques, sociales ou rituelles beaucoup plus variées.

©akg-images / E. Lessing

Représenter sans forcément raconter le réel

Les représentations féminines ne constituent pas nécessairement le reflet fidèle de la réalité quotidienne des femmes. Comme dans de nombreuses sociétés humaines, les images peuvent relever de conventions artistiques, de croyances ou d’idéaux symboliques. L’archéologie doit donc éviter de projeter trop rapidement des interprétations contemporaines sur ces objets. Cette prudence est aujourd’hui au cœur des recherches sur les sociétés néolithiques.

 

Le Néolithique : une période de profondes transformations

 

Du monde des chasseurs-cueilleurs aux premières sociétés agricoles

Le Néolithique marque une transformation majeure dans l’histoire humaine. Progressivement, certaines populations abandonnent un mode de vie fondé principalement sur la chasse et la cueillette pour développer l’agriculture, l’élevage et la sédentarisation. Cette transition modifie profondément l’organisation des sociétés. Les groupes humains deviennent plus nombreux, les habitats se stabilisent et de nouvelles formes d’organisation sociale apparaissent.

La Transition Démographique Agricole

Le développement de l’agriculture entraîne également une augmentation importante du nombre de naissances. Les chercheurs parlent de Transition Démographique Agricole et plusieurs facteurs expliquent cette évolution : une alimentation plus régulière, un sevrage plus précoce des enfants, une diminution de l’espacement entre les grossesses et la sédentarisation. Les femmes donnent naissance à davantage d’enfants qu’auparavant mais cette évolution entraîne également de nouvelles difficultés.

©Biraben

Des contraintes sanitaires

La concentration des populations, la proximité avec les animaux domestiques et l’évolution des modes de vie favorisent le développement de maladies infectieuses. L’accès à l’eau, l’hygiène ou encore les conditions alimentaires deviennent des enjeux majeurs et la mortalité infantile reste très importante. Les femmes occupent une place centrale dans ces bouleversements biologiques et sociaux, notamment à travers les grossesses répétées et les soins apportés aux enfants.

 

Les femmes dans les sociétés néolithiques

 

Des activités multiples

Les recherches archéologiques montrent que les femmes participent à de nombreuses activités essentielles à la vie des communautés : travaux agricoles, transformation des céréales, préparation des aliments, artisanat textile et potier, gestion des ressources, cueillette, entre autres, tout en assurant les soins aux enfants. Les tâches sont variées et indispensables à l’économie du groupe. Ces activités restent pourtant longtemps moins visibles dans les récits traditionnels de cette période.

©B. Clarys

Les révélations des ossements

Les os conservent parfois les traces des gestes répétés au cours de la vie. Certaines usures articulaires ou musculaires témoignent d’activités physiques régulières : broyage des céréales, port de charges, gestes agricoles ou manipulations d’outils. L’étude des squelettes par l’archéo-anthropologie permet ainsi d’approcher, avec prudence, certaines divisions des activités entre les hommes et les femmes au sein des communautés néolithiques.

La femme dans les représentations collectives

Dans certaines représentations rupestres du Levant espagnol, des figures féminines apparaissent dans des scènes collectives. Ces représentations montrent que les femmes participent pleinement à la vie sociale des communautés. Elles rappellent également que les sociétés néolithiques ne peuvent être réduites à quelques rôles figés.

Los grajos 2 (Cierca, Murcie)

 

Mobilité, parenté et organisation sociale

 

Les apports de la génétique

Les recherches génétiques récentes ont profondément contribué à renouveler les connaissances sur les sociétés néolithiques. À Gurgy, dans l’Yonne, les analyses menées sur plusieurs dizaines d’individus ont permis de reconstituer un vaste arbre généalogique couvrant plusieurs générations. Il s’agit de l’un des plus importants ensembles familiaux reconstitués pour le Néolithique.

©Elena Plain

Exogamie féminine et virilocalité

Ces recherches montrent que les hommes restent majoritairement dans leur territoire d’origine tandis que les femmes viennent d’autres communautés. Les chercheurs parlent alors d’exogamie féminine qui désigne le fait de former des unions en dehors de son groupe d’origine. Ce phénomène semble associé à une organisation dite virilocale : après l’union, les femmes rejoignent le groupe masculin. Ces déplacements féminins jouent probablement un rôle essentiel dans les alliances entre communautés et dans la circulation des savoirs.

L’analyse isotopique du strontium

Comment les archéologues peuvent-ils déterminer qu’un individu a grandi ailleurs ?
L’une des méthodes utilisées repose sur l’analyse isotopique du strontium. Les isotopes sont de petites variations chimiques qui permettent d’identifier l’origine géographique des individus et le strontium est un élément naturellement présent dans les roches, les sols, l’eau et les végétaux. Chaque région possède une signature isotopique particulière qui est absorbée via l’alimentation puis enregistrée dans les dents et les os.
En étudiant l’émail dentaire, les chercheurs peuvent ainsi déterminer si un individu a grandi localement ou dans une autre région. Ces analyses montrent une mobilité féminine importante au cours du Néolithique.

 

Sexe, genre et constructions sociales

 

Distinguer sexe et genre

Les recherches contemporaines distinguent aujourd’hui le sexe biologique du genre. Le sexe correspond aux caractéristiques biologiques tandis que le genre désigne les rôles, les représentations et les comportements construits socialement. Cette distinction permet de mieux comprendre que les activités attribuées aux hommes et aux femmes ne relèvent pas uniquement de différences naturelles.

L’idéologie du chasseur-guerrier

Pendant longtemps, les recherches autour de la Préhistoire ont accordé une place centrale aux activités masculines liées à la chasse ou à la guerre. Les armes découvertes dans certaines sépultures ont d’ailleurs renforcé cette image. Cette vision a d’ailleurs conduit à invisibiliser d’autres activités pourtant essentielles au fonctionnement des sociétés.

Jasse du Terral / Statue Menhir
©Michel Maillé

Des interprétations à questionner

L’archéologie a également été marquée par des interprétations dites androcentrées, c'est-à-dire principalement construites à partir du regard masculin sur les sociétés anciennes. Certains objets ou activités ont été spontanément associés aux hommes, tandis que les tâches attribuées aux femmes étaient jugées secondaires ou moins valorisées. Les recherches actuelles cherchent à interroger ces biais afin de mieux restituer la diversité des expériences humaines.

 

Mort, sépultures et statut social

 

Les sépultures comme source d’information

Les tombes constituent une source essentielle pour comprendre les sociétés néolithiques. Le mobilier funéraire, la position des corps ou encore les traitements particuliers accordés à certains individus permettent d’éclairer les croyances et les hiérarchies sociales.

Femmes et statut social

Certaines femmes sont inhumées avec des objets particuliers : parures, outils, mobilier prestigieux. Ces découvertes suggèrent parfois l’existence de statuts différenciés au sein des communautés. Toutefois, la richesse d’une tombe ne signifie pas nécessairement pouvoir politique ou domination. Les interprétations restent complexes et nécessitent de prendre en compte l’ensemble du contexte archéologique.

Les morts d’accompagnement

Dans certains contextes, des individus ont été inhumés en accompagnement d’un personnage principal, notamment des femmes. Ces pratiques interrogent les relations sociales, les hiérarchies et les formes de pouvoir au sein des sociétés néolithiques.

Le cas des enfants privilégiés

À Coste Rouge à Beaufort, un enfant du Néolithique moyen a été découvert dans une sépulture particulièrement riche. Le mobilier comprend notamment des parures, des armatures de flèches, des outils en silex et des restes animaux. Cette découverte suggère que certaines distinctions sociales peuvent exister dès le plus jeune âge. Les études ADN menées sur le squelette de cet enfant ont prouvé qu’il s’agissait d’une petite fille, et non d’un garçon, comme le laissaient penser les offrandes funéraires.

 

L’archéologie du genre

 

Une discipline récente

À partir des années 1970, les recherches sur le genre transforment progressivement les approches archéologiques. L’objectif est de mieux comprendre la manière dont les sociétés construisent les rôles masculins et féminins. Ces travaux interrogent également les biais présents dans les interprétations anciennes.

Un renouvellement du regard

L’archéologie du genre ne cherche pas à remplacer une vision du passé par une autre. Elle propose plutôt de diversifier les approches et de mieux prendre en compte l’ensemble des acteurs des sociétés anciennes. En France, ces recherches se développent plus tardivement que dans d’autres pays, mais elles contribuent aujourd’hui à enrichir fortement les connaissances sur les sociétés néolithiques.

 

Longtemps peu visibles dans les écrits consacrés au Néolithique, les femmes apparaissent aujourd’hui comme des actrices essentielles des premières sociétés agricoles. L’évolution des méthodes scientifiques permet désormais d’explorer autrement leur place et leur rôle au sein des communautés anciennes. À travers les objets, les sépultures ou encore les traces laissée sur les corps, émergent peu à peu des trajectoires de vie, des liens familiaux et des expériences humaines qui révèlent toute la richesse et la diversité des sociétés de cette période.

 

Pour aller plus loin :

Bibliographie :

  • Anne AUGUREAU, Femmes néolithiques. Le genre dans les premières sociétés agricoles, CNRS Editions, 2021.
  • Isabelle ALGRAIN et Laura MARY, Introduction à l’archéologie du genre, Editions FEDORA, 2024.
  • Jean GUILAINE, Femmes d’hier – Images, mythes et réalités du féminin néolithique, Editions Odile JACOB, 2022.

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